
Les hommes et la gestion de la forêtVoilà quelques années que le monde forestier ouvre ses portes aux sciences humaines, notamment à la socio-économie. Ce sont des avancées pluridisciplinaires qui ont déjà largement contribué à l’évolution actuelle des recherches concernant les aménagements forestiers, notamment en soulignant la diversité des problèmes d’aménagement selon les zones écologiques et leurs possibilités économiques et selon la multiplicité des acteurs, de leurs usages et de leurs intérêts. La reconnaissance de cette diversité permet d’orienter les recherches vers des négociations, voire des conciliations entre acteurs locaux, nationaux, internationaux, dans la sphère publique et privée de l’économie et de la politique, tous intéressés à la gestion des forêts.Les aménagements forestiers, longtemps focalisés sur les seules dimensions biologiques et techniques, prennent ainsi petit à petit en considération l’homme et la société. L’homme, en l’occurrence, n’est plus stigmatisé comme responsable premier de la dégradation des écosystèmes forestiers mais est de plus en plus considéré comme un usager légitime des forêts. Ces avancées qui émanent du monde scientifique vont de pair avec l’évolution du contexte social au niveau global et orientent désormais les préoccupations des aménagistes forestiers vers des considérations multiples sortant du cadre rigide et uniformisé des politiques nationales régissant les espaces forestiers, lesquelles ont conduit, bien souvent, à des échecs importants en matière de gestion forestière.Aussi, est-ce la reconnaissance de la complexité du problème de la gestion des formations forestières qui, en retour, invite la recherche à s’inscrire dans une démarche pluridisciplinaire. Le chemin est encore incertain et il doit tenir compte non seulement de ces différents acteurs, mais également de leurs différents niveaux d’énonciation, de compréhension et d’implication dans la gestion des formations forestières. Ainsi, les sciences sociales contribuent à la compréhension des enjeux multiples qui se nouent autour de la gestion d’une forêt.La gestion de l’incertitudePour autant, la sociologie ne saurait être une science aux contours fermement délimités. Les courants théoriques, les méthodes et les champs de recherche y sont multiples. Et sur tout, elle n’est pas, comme d’aucuns implicitement la considèrent, une science prospective. L’incertitude est au cœur même du social et de la démarche de recherche sociologique. Car la première des revendications d’autonomie de cette science, dans le droit fil de la tradition française durkheimienne, visait explicitement à se détacher de la science mère, la philosophie, et plus particulièrement de la philosophie de l’histoire et de ses tentations prophétiques. La sociologie est une science qui tente de saisir la complexité du réel dans une direction susceptible de produire des probabilités et non pas des certitudes. Accepter cette science, avec ce que cela comporte d’inconfort – mais aussi de créativité – n’est pas la chose la plus aisée à réaliser, notamment au sein d’un univers scientifique et technique dont les démarches relèvent davantage de la production de faits dont la valeur scientifique et la véracité se déclinent plus explicitement sur le mode binaire.Aussi, la question centrale se situe moins dans la confrontation entre sciences de la nature et sciences de la société – qui, au vrai, relève d’un débat sans fin – que dans la position respective de ces sciences dans des recherches à la fois pluridisciplinaires et finalisées (application technique). Car ces positions respectives ne sont pas équivalentes tant sur l’échelle hiérarchique des sciences où les premières dominent les secondes que dans les finalités de la recherche puisque l’orientation de celles-ci, destinées à s’associer avec les opérateurs des aménagements forestiers, est encore largement dominée par la rationalité technique du développement (entre autres l’exploitation moderne des forêts) et dont les catégories de validité sont construites par ceux-là même qui les mettent en pratique.Aussi, avons-nous affaire à une nécessité pluridisciplinaire bien difficile à réaliser surtout si l’on admet que pluridisciplinarité n’est pas synonyme de juxtaposition de sciences qui, dans ce cas, demeurent bien souvent fermées sur elles-mêmes. La pluridisciplinarité doit se lire davantage dans l’apport des travaux de disciplines différentes à la connaissance d’un objet admis en commun.La technique : objet de rechercheLa notion de technique est une notion qui englobe aussi bien les savoirs des acteurs engagés dans la gestion d’une formation forestière que leurs pratiques et elle se situe à l’interface de l’homme et de la nature. Elle est même le support de la relation homme-nature. Partant, elle est un objet de recherche scientifique au cœur des rencontres interdisciplinaires.Le rôle du sociologue qui traite du problème de la technique (savoirs et pratiques) dans les projets d’aménagement forestier en coopération avec les pays du Sud ne serait-il pas de contribuer à intégrer les savoirs endogènes des populations concernées dans le champ scientifique ? Sinon pour les soumettre à des contrôles scientifiques dont les normes ne sont pas élaborées, au moins, dans l’immédiat, pour les rendre visibles. Cette visibilité renvoie autant à la notion de reconnaissance qu’à celle de la seule connaissance. En effet, nombre de techniques traditionnelles de gestion des formations forestières sont connues et étudiées, notamment à travers les travaux des ethnosciences, et surtout en zone tropicale humide. Cependant, de la connaissance à la reconnaissance, il existe un pas dont la mesure n’est pas prise. Qu’est-ce à dire ? Sinon qu’il s’agit moins d’un problème scientifique de connaissance pure que d’une mise en perspective de ces savoirs multiples à l’aune des préoccupations politiques. Ce n’est pas tant le savoir technique occidental qui est questionné, ce n’est pas davantage l’égalité du statut des sciences qui est revendiqué, mais bien d’imaginer la possible déconstruction des catégories techniques légitimes pour aller vers la reconnaissance des savoirs techniques endogènes. Sans tomber dans l’excès inverse, cher aux démarches populistes, qui voudrait magnifier indistinctement toutes pratiques paysannes des pays du Sud, il convient de travailler à la construction de savoirs nouveaux.Le travail du sociologue, ne saurait donc se suffire de la description des déterminants sociaux des principaux acteurs concernés par la gestion d’une forêt, sans que cela ne modifie en rien la nature des interventions techniques exogènes. Il relève d’une exigence scientifique plus fondamentale qui participe de la reconnaissance des savoirs locaux, à la fois en tant que savoirs et en tant que moyens de produire aussi des catégories techniques légitimes.Car n’intégrer la sociologie qu’en surface est le plus sûr moyen de voir revenir à grands pas les oppositions irréductibles entre sciences de la nature et sciences de l’homme, de rester bloqué dans une confrontation stérile et de confiner les sciences sociales dans les limites étroites d’un travail marginal ou simplement garant d’un ordre préétabli, ne lui permettant, dans le meilleur des cas, que d’offrir une panoplie d’outils méthodologiques, même la plus précise possible, adaptée à des situations de recherche au demeurant fermées sur des orientations technicistes prédéterminées, faisant fi alors de la dynamique réelle des sociétés concernées. Comme dans les sciences exactes, le choix des méthodes mobilise des principes théoriques.La technique entre sens et savoirLes techniques exogènes et endogènes participent d’un même mouvement à la production et à la reproduction des sociétés et il serait vain de continuer à se masquer la moitié de la réalité. Ainsi, la place de la sociologie n’est pas de se substituer à celle des sciences exactes (biologie, chimie, écologie) et des techniques, mais d’être à l’origine elle aussi des rapports scientifiques de productions des savoirs et des normes de ces savoirs.La technique agraire ou forestière des sociétés du Sud participe avec les moyens de production (la terre, l’arbre, l’eau) et la force de travail (les hommes, leurs familles, leur histoire, leur organisation sociale) à leur reproduction. Et si la technique est le moyen de maîtriser la nature, elle est aussi un produit social et matérialise les rapports que l’homme entretient avec son espace naturel. Elle est ainsi non seulement une traduction du savoir de l’homme mais elle est également productrice de sens. Et n’est-ce pas ce sens, que l’on croit remplacer par du savoir, qui, bien souvent, nous échappe ?
http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_6513, savoirs autochtones, aménagement forestier, K01 - Foresterie - Considérations générales, population humaine, recherche, http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_35704, http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_16129, http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_3683
http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_6513, savoirs autochtones, aménagement forestier, K01 - Foresterie - Considérations générales, population humaine, recherche, http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_35704, http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_16129, http://aims.fao.org/aos/agrovoc/c_3683
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